On a longtemps opposé le numérique et l’écologie, comme si les deux ne pouvaient pas coexister.
Les data centers qui tournent 24h/24, les smartphones remplacés tous les deux ans, les cryptomonnaies qui engloutissent des quantités d’énergie astronomiques… le bilan carbone du secteur numérique est loin d’être neutre.
Pourtant, derrière ce tableau peu reluisant, une autre réalité prend forme.
Des ingénieurs, des startups, des chercheurs et même de simples développeurs travaillent depuis plusieurs années à retourner la technologie contre elle-même, en l’utilisant comme levier pour réduire notre consommation d’énergie, limiter le gaspillage et repenser nos habitudes.
Le numérique peut faire partie du problème, mais il peut aussi faire partie de la solution, à condition de l’orienter dans la bonne direction.
Le paradoxe du numérique face à l’enjeu climatique
Le secteur du numérique représente aujourd’hui environ 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, selon les estimations de l’Agence de la transition écologique (ADEME). Ce chiffre devrait doubler d’ici 2025 si rien ne change. Les usages explosent, les équipements se multiplient, et l’infrastructure qui supporte tout cela consomme une énergie colossale.
Mais réduire le numérique à sa seule empreinte carbone, c’est passer à côté de quelque chose d’important. Car cette même technologie permet aujourd’hui d’optimiser des réseaux électriques entiers, de détecter des fuites d’eau dans des canalisations vieillissantes, de réduire le gaspillage alimentaire à grande échelle ou encore d’éviter des millions de déplacements inutiles. La question n’est donc pas de savoir si le numérique est bon ou mauvais pour la planète, mais comment on choisit de l’utiliser.
Les smart grids ou l’intelligence au service de l’énergie
L’un des exemples les plus concrets de la technologie verte appliquée à grande échelle, ce sont les réseaux électriques intelligents, ou smart grids. Ces réseaux utilisent des capteurs, des algorithmes et des systèmes de communication en temps réel pour équilibrer la production et la consommation d’électricité de façon beaucoup plus fine qu’un réseau traditionnel.
En France, le compteur Linky déployé par Enedis est l’une des briques de base de cette transformation. Critiqué à ses débuts, il permet pourtant aux consommateurs de suivre leur consommation en temps réel et aux gestionnaires de réseau d’anticiper les pics de demande. Moins de surproduction, moins de gaspillage, une meilleure intégration des énergies renouvelables intermittentes comme le solaire ou l’éolien.
Dans d’autres pays, les smart grids sont encore plus développés. Au Danemark par exemple, le réseau électrique est capable de moduler automatiquement la consommation de certains équipements industriels en fonction de la disponibilité de l’énergie éolienne. Le résultat est une réduction significative des pertes énergétiques et une meilleure valorisation des sources d’énergie propres.
L’intelligence artificielle pour optimiser ce que l’on consomme
L’intelligence artificielle s’impose progressivement comme un outil puissant dans la lutte contre le gaspillage énergétique. Google a été l’un des premiers à en faire la démonstration à grande échelle : en 2016, l’entreprise a appliqué un système d’IA développé par DeepMind à la gestion thermique de ses data centers. Résultat : une réduction de 40 % de l’énergie utilisée pour le refroidissement.
Ce type d’optimisation est désormais appliqué dans de nombreux secteurs :
- Le bâtiment : des systèmes domotiques intelligents apprennent les habitudes des occupants et ajustent automatiquement le chauffage, la climatisation et l’éclairage. Des entreprises comme Nest (rachetée par Google) ou Netatmo ont popularisé ces thermostats connectés capables de réduire la facture énergétique de 15 à 20 %.
- L’industrie : les algorithmes prédictifs permettent de planifier la maintenance des machines avant qu’elles ne tombent en panne, évitant ainsi des arrêts coûteux et une surconsommation liée à des équipements dégradés.
- La logistique : l’optimisation des itinéraires de livraison par des logiciels spécialisés réduit le nombre de kilomètres parcourus, et donc les émissions de CO2 associées.
Le numérique contre le gaspillage alimentaire
Le gaspillage alimentaire représente environ 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, selon la FAO. C’est un chiffre vertigineux, et le numérique commence à s’y attaquer sérieusement.
Des applications comme Too Good To Go ont changé les habitudes de millions de consommateurs en Europe. Le principe est simple : les restaurants, boulangeries et supermarchés proposent leurs invendus à prix réduit en fin de journée. Depuis son lancement, l’application revendique plusieurs centaines de millions de repas sauvés à travers le monde.
Dans la grande distribution, des logiciels d’analyse prédictive permettent de mieux anticiper la demande et d’ajuster les commandes en conséquence. Certaines enseignes utilisent des capteurs IoT (Internet des objets) pour surveiller la température des chambres froides en temps réel et détecter les anomalies avant qu’elles n’entraînent la perte de marchandises.
À l’échelle agricole, des drones équipés de caméras et de capteurs permettent d’analyser l’état des cultures avec une précision inédite. L’agriculture de précision qui en découle permet de n’irriguer que les zones qui en ont besoin, de traiter uniquement les parcelles touchées par des maladies, et de réduire drastiquement l’usage de pesticides et d’eau.
La mobilité repensée grâce aux données
Le transport est l’un des secteurs les plus émetteurs de CO2, et le numérique y joue un rôle croissant dans la réduction de l’empreinte carbone. Les applications de covoiturage comme BlaBlaCar ou Karos ont permis de remplir des sièges qui seraient restés vides, réduisant mécaniquement le nombre de voitures sur les routes.
Les outils de navigation comme Waze ou Google Maps intègrent désormais des options permettant de choisir l’itinéraire le moins émetteur en CO2, pas seulement le plus rapide. Une petite chose en apparence, mais qui, multipliée par des millions d’utilisateurs quotidiens, peut représenter une réduction non négligeable des émissions.
Le développement du télétravail, accéléré par la crise sanitaire de 2020, a montré qu’il était possible d’éviter des millions de trajets domicile-travail grâce aux outils numériques de communication. Selon une étude de l’ADEME publiée en 2021, deux jours de télétravail par semaine permettent de réduire les émissions liées aux déplacements professionnels d’environ 40 %.
L’économie circulaire boostée par les plateformes numériques
L’un des piliers de la transition écologique, c’est de passer d’une économie linéaire — on produit, on consomme, on jette — à une économie circulaire où les ressources sont réutilisées le plus longtemps possible. Le numérique est devenu un accélérateur puissant de ce changement.
Les plateformes de seconde main comme Vinted, Le Bon Coin ou Back Market ont transformé les habitudes de millions de Français. Back Market, spécialisée dans la vente de produits électroniques reconditionnés, estime qu’acheter un smartphone reconditionné émet jusqu’à 92 % de CO2 en moins que d’en acheter un neuf. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes.
Les bibliothèques d’objets numériques, où l’on peut emprunter des outils, des appareils électroménagers ou du matériel de bricolage, se multiplient . Des applications facilitent la mise en relation entre voisins pour partager des ressources et éviter l’achat d’objets utilisés une ou deux fois dans l’année.
Le défi de la sobriété numérique elle-même
Parler de technologie verte sans aborder la question de la sobriété numérique serait incomplet. Car si le numérique peut aider à consommer moins dans d’autres secteurs, il doit aussi faire le ménage chez lui.
L’écoconception des services numériques est une discipline qui gagne du terrain. Elle consiste à développer des sites web, des applications et des logiciels en minimisant leur impact environnemental : réduire le poids des pages web, optimiser le code, limiter les requêtes serveurs inutiles, éviter les vidéos en autoplay qui consomment de la bande passante pour rien.
Des initiatives comme le Green IT ou le label Numérique Responsable poussent les entreprises à mesurer et réduire l’empreinte de leurs infrastructures informatiques. Certaines organisations choisissent d’héberger leurs données dans des data centers alimentés par des énergies renouvelables, ou même dans des data centers sous-marins comme l’a expérimenté Microsoft avec son projet Natick, où l’eau froide de l’océan sert de refroidissement naturel.
La question du renouvellement des équipements est aussi centrale. Allonger la durée de vie d’un smartphone de deux à quatre ans divise par deux son empreinte carbone annuelle. Des fabricants comme Fairphone ont fait de la réparabilité leur argument principal, à contre-courant d’une industrie qui a longtemps misé sur l’obsolescence programmée.
Vers une technologie qui sert vraiment la planète
La technologie verte n’est pas une utopie réservée aux ingénieurs de la Silicon Valley ou aux laboratoires de recherche. Elle se concrétise chaque jour dans des applications que des millions de personnes utilisent, dans des infrastructures que des villes entières déploient, dans des choix que des entreprises de toutes tailles commencent à faire.
Le numérique ne sauvera pas la planète à lui seul, et il serait naïf de le croire. Mais utilisé avec discernement, orienté vers des usages qui ont un sens, et soumis lui-même à des exigences de sobriété, il peut devenir un allié sérieux dans la réduction de notre impact environnemental. Ce n’est pas une question de technologie, au fond. C’est une question de choix collectifs sur la façon dont on veut l’utiliser.
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- Le paradoxe du numérique face à l’enjeu climatique
- Les smart grids ou l’intelligence au service de l’énergie
- L’intelligence artificielle pour optimiser ce que l’on consomme
- Le numérique contre le gaspillage alimentaire
- La mobilité repensée grâce aux données
- L’économie circulaire boostée par les plateformes numériques
- Le défi de la sobriété numérique elle-même
- Vers une technologie qui sert vraiment la planète
